Cours pour chômeurs: des critiques qui passent mal

plaidoyer 6/10 du | actualisé le

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«Il y a beaucoup à dire sur l'efficacité des mesures relatives au marché du travail», estime le syndicaliste Georges Tissot. Le canton de Genève a d'ailleurs réorienté sa pratique, en diminuant les cours pour un meilleur suivi des démarches accomplies par le demandeur d'emploi.

La loi sur l'assurance-chômage (LACI) les nomme «mesures relatives au marché du travail» ou MMT: il s'agit d'un coup de pouce apporté aux chômeurs pour les aider à se réinsérer dans le monde du travail. En principe, leur but est d'améliorer les connaissances du demandeur d'emploi, de lui faire apprendre de nouvelles techniques et de lui permettre de nouer de nouvelles relations. Toute personne ayant droit à l'indemnité de chômage a le droit d'en bénéficier. Les personnes menacées de perdre leur emploi peuvent également en profiter, sous forme d'une contribution aux frais de cours.

Ces mesures peuvent prendre la forme de cours, de stages ou d'allocations de formation, de placement dans une entreprise d'entraînement, d'initiation au travail ou de semestre de motivation, de stage professionnel ou de placement dans un programme d'emploi temporaire, voire d'encouragement à une activité indépendante. C'est l'Office régional de placement (ORP) qui décide d'adresser un chômeur à telle ou telle MMT.

Dans certains cas, le remède peut être pire que le mal, témoigne Séverine, qui cherchait un emploi à 70% pour pouvoir s'occuper de ses enfants et a été contrainte de suivre un cours à 100%, bien que le dernier jour, elle avait fini les exercices qui lui incombaient à 9 h 30 du matin: «J'ai dû attendre le soir pour pouvoir rejoindre ma famille, qui me manquait dans une période où j'étais déjà fragilisée par un licenciement durant le temps d'essai. Le seul bénéfice de ce cours a été de me faire connaître Claude, un chef d'entreprise quinquagénaire plein de ressources. Sans la gentillesse de certains participants, je n'aurai d'ailleurs pas tenu le coup», confie cette femme qui, parfaite dactylo tapant à dix doigts, a dû suivre un cours avec des personnes incapables de taper une lettre à l'ordinateur.

Comment faire en effet comprendre à l'Office régional de placement que cette littéraire se sentait peu d'affinités à écrire une «LOVE» - «lettre pour obtenir vite un entretien» recommandée par l'entreprise Porot, spécialisée dans ce type de cours et auteur de ce jargon. Elle et Claude n'avaient pas non plus l'intention de créer un établissement public, bien qu'ils aient «joué le jeu» d'aborder une personne exerçant une tout autre profession qu'eux. Enfin, le curriculum vitae (CV) «thématique» recommandé comme la panacée par l'Office régional de placement à la place du CV «chronologique», n'est pas celui qui a permis à l'un comme à l'autre de retrouver, dans leur domaine, un travail qui les satisfait désormais pleinement. «Une semaine de perte de temps, que le canton a dû payer très cher», déplore Séverine. Renseignement pris, le dénommé «cours pour cadres» coûtait de 60 à 80 francs par personne et par jour.

«En principe ce n'est pas la stratégie suivie. Si une personne cherche un emploi à temps partiel et est donc indemnisée partiellement, elle ne doit pas être contrainte à suivre un cours à temps plein», justifie Roger Piccand, chef du Service de l'emploi du canton de Vaud. «C'est clair que si 100 personnes vont suivre un cours, il y aura toujours un dix pour cent de gens mécontents», commente-t-il. Il poursuit: «Des dizaines d'études scientifiques démontrent qu'une politique d'activation des chômeurs du type de celle que mène la Suisse est l'approche la plus efficiente.» Stéphane Manco, de l'Association des organisateurs de mesures du marché du travail (AOMAS), qui regroupe sur le plan suisse quelque 150 organisations publiques et d'intérêt général aidant les demandeurs d'emploi à s'insérer ou se réinsérer sur le marché du travail, explique: «Nous estimons qu'il existe trois types de demandeurs d'emploi: 1) ceux qui n'ont pas besoin d'être accompagnés et qui retrouveront un travail par leurs propres moyens; 2) ceux qui ont besoin d'un coup de pouce pour leur redonner confiance et avoir une démarche plus structurée, car chercher du travail est un peu un métier en soi; 3) les personnes moyennement à peu qualifiées et peu autonomes, qui exigent une prise en charge plus globale, comme des cours de perfectionnement ou de recherche d'emploi». «Malheureusement, si l'ORP n'a pas l'intelligence de vous faire confiance, ces mesures minent un moral déjà atteint», juge Séverine, qui, dès le moment où elle a pu changer de conseiller ORP et rencontrer une femme la laissant agir de manière autonome, a choisi entre deux offres ferme d'embauche également intéressantes, et adore son nouveau travail.

«Il y a beaucoup à dire sur l'efficacité des mesures du marché du travail», estime le Genevois Georges Tissot, 62 ans et syndicaliste depuis 36 ans dans cette ville. «Il y a eu des réclamations de chômeurs qui avaient suivi les cours de l'entreprise Porot, disant que pour beaucoup de choses, ces séances n'étaient que de la poudre aux yeux. Certains participants se sont plaints d'avoir dû jouer à la marelle et d'être en général infantilisés dans ces cours (ce que Daniel Porot conteste, ndlr.) Ce qui est certain, c'est que ces cours ne créent rien, ils ne font au mieux que changer l'ordre de la file d'attente des demandeurs d'emploi. Je pense qu'il serait possible de créer des emplois de niche, comme nous l'avions fait avec des haltes-garderie tenues par des sans-emplois et destinées aux enfants des chômeurs suivant des cours de perfectionnement. Hélas, cette solution n'a plus eu l'agrément du Département de la solidarité et de l'emploi». «Les cours destinés à évaluer si des chômeurs en fin de droits sont aptes à rejoindre le marché du travail sont aussi très mal vécus», témoigne le journaliste de la Tribune de Genève Eric Budry, auteur de plusieurs articles sur le sujet. Méthodes dépassées ou abrutissantes, classes totalement hétérogènes, thèmes répétitifs, aucune approche individualisée des cas présentés et parcours professionnels non pris en compte, formateurs incompétents: les critiques pleuvent, quelles que soient d'ailleurs les entreprises mises en cause.

«J'ai déjà bien sûr entendu ce genre de plaintes, et les cours ne sont peut-être pas adaptés à tous, mais lorsqu'une personne est depuis trop longtemps au chômage, c'est une réalité qui nous conduit à penser que quelque chose ne va pas», juge Patrick Schmied, directeur de l'Office cantonal de l'emploi du canton de Genève. La conjoncture peut-être? Il poursuit: «Daniel Porot est un peu le créateur de toutes ces mesures, et son entreprise est aussi impliquée dans le replacement de chômeurs. Au début, quand les ORP ont démarré il y a vingt ans, on s'est concentré sur des cours disant comment faire un CV. Mais, expérience faite, nous avons réalisé que c'était peu efficace, car tous n'en ont pas besoin de la même manière et parfois, les chômeurs ont besoin d'un accompagnement plus personnalisé. Nous avons donc réduit les cours standard au profit d'un suivi plus intensif des démarches de reclassement. Au lieu de rencontrer les chômeurs une seule fois par mois, l'ORP les envoie à Léman Emploi qui les coache de près et les accompagne jusqu'à leur présentation chez leur futur employeur. L'entreprise Porot le fait aussi pour le canton de Vaud, mais pas chez nous. J'entends la critique de Georges Tissot, mais le Secrétariat d'Etat à l'économie (SECO) n'a pas homologué ses haltes-garderies car elles étaient jugées insuffisamment formatrices. Cependant, l'idée est bonne, car les emplois solidarité reposent sur le même principe», reconnaît-il.

«En 2009 le canton de Vaud a consacré 40 millions au financement des ORP, et 60 millions pour financer les mesures de réinsertion professionnelles, soit les MMT. C'est d'ailleurs le maximum autorisé par l'abaissement de plafond cantonal pour le financement des mesures du marché du travail», indique Roger Piccand, qui admet une «collaboration relativement intense» avec l'entreprise Porot «car c'est celui qui a le plus d'expérience en Suisse romande». Un bon client des finances cantonales, en somme? «Nous achetons en effet le système de cours à des privés. Nous essayons d'acquérir la meilleure prestation au meilleur prix auprès du meilleur prestataire», commente le chef du Service de l'emploi. Il poursuit: «les cours sont vérifiés par une vingtaine de collaborateurs qui testent la qualité de ces programmes. Nous travaillons sur les dossiers d'évaluation rédigés par les participants eux-mêmes, durant le cours suivi. Nous avons d'ailleurs cessé de collaborer avec certains partenaires qui n'offraient plus des cours adéquats, dont le personnel enseignant n'était pas satisfaisant, ou dont l'entreprise se caractérisait par un manque de transparence», assure Roger Piccand.

L'abaissement du plafond cantonal pour le financement des MMT s'inscrit dans la mise en œuvre, anticipée sur ce point, des mesures d'économie de la révision de la loi sur l'assurance chômage, votée par le peuple le 26 septembre dernier; il permet à lui seul une économie de 60 millions de francs par année pour toute la Suisse. Ce sont les cantons qui décident librement des types de mesures auxquels ils consacrent cet argent - pour le canton de Vaud, il s'agit de 200 cours différents donnés par quelque 80 organismes.


La méthode Porot 

Qui est Daniel Porot, le chef d'entreprise à la tête d'une méthode de réinsertion des chômeurs qui séduit nombre de cantons romands?
«Je suis directeur de mon entreprise, Porot & Partenaire à Genève, et Brigitte, ma femme, en est la sous-directrice.»

Quelle formation avez-vous suivie?
«J'ai une formation commerciale. J'ai suivi une école de commerce à Paris, puis une formation complémentaire dans la recherche de formations à l'INSEAD à Fontainebleau. J'ai aussi travaillé en Allemagne.»

Un self-made man, en somme?
«Non, voyez ma précédente réponse. J'ai beaucoup d'admiration pour les self-made men.»

Quelle part de votre clientèle représentent les offices régionaux de placement helvétiques?
«En Suisse, je travaille avec les cantons de Fribourg, Genève, Neuchâtel et Vaud. J'ai aussi travaillé avec le canton de Berne quelques années.»

Et pourquoi les grandes écoles où vous dites avoir enseigné n'en ont, pour la plupart de celles qui sont citées sur internet en Suisse et en France et l'IMD mise à part, gardé aucune trace? Est-ce parce qu'il ne s'agissait que de conférences?
«Je ne me l'explique pas, peut-être n'avez-vous pas contacté les bonnes personnes. Il ne s'agit pas de conférences mais de séminaires. En Suisse, je suis intervenu trois fois à Saint-Gall, en 2004-2005, et à l'IMD, trois fois en 2007, deux fois en 2008 et une fois en 2009. J'ai enseigné dans de prestigieuses écoles, également dans d'autres pays.»

Combien de livres avez-vous écrit à ce jour?
«De nombreux titres, utiles aux chômeurs. Voilà pourquoi certains ouvrages leur sont remis et facturés aux cantons.»

Dans un article paru en 1986, le Nouvel Observateur relevait «l'incroyable foisonnement de livres et guides sur la recherche d'emploi (qui) est suspect. Certains relèvent d'une exploitation du marché de la détresse (...)». Que répondez-vous à cela?
«Je ne réponds pas car cet argument n'est pas fondé. Mes livres sont des ouvrages écrits en partant de l'expérience des chômeurs, et destinés à rendre service à d'autres demandeurs d'emploi.»

Pourquoi le cabinet Porot ne fait-il pas partie de l'AOMAS, Association professionnelle des personnes dispensant des cours dans le cadre des mesures relatives au marché du travail, et impliquant de souscrire à une charte de qualité?
«Nous travaillons seuls parce que je tiens à m'impliquer totalement dans les mouvements dont je fais partie et mon emploi du temps ne me permet pas de dégager le temps nécessaire pour l'AOMAS. Le cabinet Porot est membre de l'Association AGIR sans but lucratif (cette association est domiciliée à la même adresse que le cabinet, ndlr.) Nous participons à des cours.»

Parmi les participants qui ont retrouvé un emploi après vos cours, combien étaient facilement réinsérables?
«Je l'ignore. Nous remettons régulièrement aux cantons des statistiques sur lesquelles ils se basent pour évaluer les prestations de leurs sous-traitants.»

Que dites-vous des articles, à Genève, qui ont critiqué vos méthodes?
«Cela me laisse de glace car je travaille bien et certains éléments allégués dans ces articles sont ridicules. Je n'y réponds pas.»

Ne faudrait-il pas remplacer vos cours par un suivi plus personnalisé du chômeur?
«Toutes les méthodes sont efficaces. Nous, notre action, c'est de les faire travailler en groupes. L'idéal serait une combinaison des deux.»

Que pensez-vous de la révision de la loi sur l'assurance-chômage?
«Nous avons comme règle au sein de nos cours et parmi les formateurs de ne jamais laisser quiconque aborder un sujet de nature politique.» S.Fr

 

 

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